LE DEVOIR – Le cas des Caves d’Esclans

Sacha Lichine savait ce qu’il voulait faire en se séparant du Château Prieuré-Lichine, à Margaux, pour acquérir en 2006 le Château d’Esclans au coeur du Var, en Provence. En compagnie de l’oenologue bordelais Patrick Léon (qui partait à la retraite après près de 20 ans à Mouton-Rothschild), ce bon vivant, domicilié aujourd’hui à Boston, ne voulait produire nul autre que le meilleur rosé de la planète bleue.

Visiblement le plus cher aussi, car la cuvée Garrus  se détaille la bagatelle somme de 160 $ le flacon de 75 centilitres. Cela dit, bien meilleur encore en format magnum, cela bas de soie ! Mais revenons sur le plancher des vaches. Avec ses trois autres cuvées en rosés, nous sommes dans le haut de gamme, pour ne pas dire dans la haute couture sur le plan qualitatif. Seul le Whispering Angel 2014 (24,45 $), par contre, est actuellement disponible chez nous en tablettes.

Un rosé à la robe pâle (c’est la tendance), bien sec (moins de deux grammes de sucres au litre), issu d’une cofermentation de grenache et du rolle local qui confère une sensation de densité et d’ampleur sur une bouche aérée et aérienne, de belle longueur.

Un rosé distinct, élaboré cependant à partir d’achat de raisins hors propriété. Fait à noter : l’équipe Lichine s’appliquait, dès son arrivée au domaine, à faire passer le prix payé pour les approvisionnements de raisins de 90 euros l’hectolitre, en 2006, à 230 euros, aujourd’hui, pour le même volume. Un incitatif bien réel sur la qualité de la matière première.

À une époque où l’on boit, en France, plus de rosés que de blancs ou de rouges, avec un prix oscillant, dans 80 % des cas, sous la barre des cinq euros (tout le contraire à l’export), il pourrait apparaître hautement prétentieux pour quiconque de proposer des rosés à 50 $, 75 $ ou encore 160 $ le flacon. Ceux de Lichine en valent-ils la chandelle ? Disons qu’ils comblent un créneau qui n’existait pas auparavant. S’il existe de grands blancs et de grands rouges, il existe maintenant de grands rosés. Aux mêmes prix. Pourquoi Sacha Lichine les vendrait-il moins cher ?

L’écrémage de 190 lots issus des 45 hectares de vignes où vieux grenaches et rolles, complétés de cinsaults, de mourvèdres, de tibourin et de très peu de syrahs (« Ça bombonne trop », selon Lichine), livre trois cuvées non seulement très différentes l’une de l’autre, mais pourvues de cette alliance finesse-puissance qui fait le grand vin.

Il y a ce Rock Angel (43,25 $) d’une tenue exceptionnelle, vinifié en partie en demi-muids, d’une étonnante vinosité et longueur. Cette autre cuvée Les Clans (74,75 $), ample et profonde, d’une mâche tannique qui donnerait l’impression de savourer un rouge à l’aveugle, avec son boisé très subtil, sa sève, son caractère unique, sa longueur. Puis ce Garrus (160 $) qui fait jaser, et pour cause : d’une affolante complexité derrière sa robe « blanche tachée », sa touche balsamique apportée par 30 % de rolle, son duo finesse-puissance et sa longueur d’anthologie. Les envieux jaloux truffés de préjugés pourront toujours écluser leurs rosés autour de la piscine. Sacha Lichine aura eu le mérite, lui, de les faire passer au salon. Chapeau, mister Lichine !

Jean Aubry

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