LE FIGARO VIN

Quand le cinéma américain se rêve en vigneron provençal

C’est le cas depuis que Brad Pitt et Angelina Jolie ont arrosé le Tout-Hollywood de leur cuvée Miraval.

Un type grimpé dans le platane centenaire de la terrasse, un autre qui s’est servi d’une échelle pour escalader le mur, un drone frôlant les tuiles du toit, des familles en vadrouille dans le jardin, des perches à selfie, des cris, des hurlements, des gens qui se photographient, se mettent en scène.

Chaque été depuis 2006, c’est la même histoire. Au pied du ravissant village de Bonnieux dans le Luberon, le château La Canorgue est envahi par une horde de fans “qui gênent nos clients venus acheter du vin et ne prennent même pas le temps de s’imprégner du calme des lieux”, déplore Nathalie Margan.

L’infortune de cette magnifique propriété viticole, l’une des plus anciennes de l’appellation Luberon et dans sa famille depuis cinq générations : avoir servi de décor à Une grande année de Ridley Scott. Le réalisateur de Blade Runner (1982) et Mensonges d’État (2008) ne signait pas là son meilleur film – loin s’en faut –, et la France a boudé cette romance à l’eau de rose portée par Marion Cotillard et Russell Crowe en trader de la City qui décide de changer de vie d’un jour à l’autre en recevant pour héritage l’exploitation viticole léguée dans son jus par un vieil oncle excentrique. Une maison où – selon le scénario – il a passé tous ses étés d’enfance.

La superproduction hollywoodienne a été inspirée à Ridley Scott par Une année en Provence, best-seller de son ami et compatriote britannique Peter Mayle, “ client fidèle de La Canorgue qui venait s’approvisionner en rosé dans sa vieille 2 CV, que nous devions l’aider à pousser pour redémarrer ”, s’amuse Jean-Pierre Margan en se remémorant l’état de misère pécuniaire de l’écrivain avant son succès.

Des difficultés semblables aux siennes quand, au début des années 1970, il a fait le pari de reprendre La Canorgue avec sa femme qui venait d’en hériter. “Nous sommes partis avec rien, 1 hectare de vignoble en tout et pour tout. Mais nous avions décidé de nous consacrer au domaine. Nous en sommes aujourd’hui à 40 hectares cultivés sans apports d’engrais chimiques, ni désherbants, ni produits de synthèse, dans le respect de la terre et de l’écosystème. Nos vins sont médaillés, la propriété est à l’équilibre ”, s’enorgueillit Jean-Pierre Margan, qui, non content de s’être lancé dans ce pari d’envergure, s’y est attelé dès l’origine en agriculture biologique. Il en fut l’un des pionniers dans la région. “On me prenait pour un soixant-huitard attardé, un peace and love. ” Sur le chemin de la cave ultramoderne que sa fille et lui ont fait édifier en 2012 pour allier la “culture traditionnelle à la haute technologie », il ouvre la vieille porte en bois de l’ancien chai qu’il a dû, pour démarrer, débarrasser des antiques bagnoles et autres rebus. Une cave bourrée de charme que l’on dirait sortie du film de Ridley Scott. Car la vieille bastide, ses bâtiments agricoles, les vignes en corolle, les cyprès, les oliviers, le jardin, les chênes truffiers ont été sublimés par le metteur en scène “comme s’il avait d’instinct trouvé les meilleurs angles de vues et le meilleur moment de la journée pour les filmer ”, reconnaît Jean-Pierre Margan.

Nimbée des lumières de Hollywood, la Provence de Ridley Scott est celle qui fait rêver les Américains, celle dont ils veulent partager l’art de vivre et même, pourquoi pas, y redécouvrir le vrai sens de leur vie. Non plus seulement en y séjournant durant leurs vacances, mais en y produisant du vin de leur vigne. De préférence, du rosé, tellement à la mode actuellement dans leur pays. “ Mon mari ne rêve que d’une chose, enfiler ses bottes et monter sur son tracteur ”, confie Constance Slaughter, dont le mari, Lawrence Slaughter, un banquier new-yorkais féru d’histoire médiévale, a “ flashé ” en décembre 2018 pour le château de Mille et “ son cœur de maison qui remonte au XIIIe siècle ”.

À un jet de cailloux de La Canorgue, sur la route d’Apt, un domaine de 100 hectares, y compris une forêt et, à terme, 40 hectares de vignes. L’ensemble dans un sérieux état de délabrement faute de moyens des précédents propriétaires pour subvenir à son entretien. Mais un lieu doté d’”un potentiel énorme ”, s’enthousiasme Constance Slaughter, qui se réjouit d’avoir été la première avec son mari à faire une offre. Certes, elle confie s’être dit “ jamais ” avant de se décider pour ce projet “qui ferait peur à beaucoup de gens ”. Car il y a tout à faire à Mille. Les Slaughter ont déjà commencé à restructurer le vignoble en syrah, grenache, rolle. Ils vont faire édifier une cave flambant neuve, planter une roseraie pour fournir les parfumeurs, installer des ruches, quelques chambres d’hôtes et, bien sûr, se lancer dans la production de rosé bio. “ À terme, 60  % de notre production, si le marché est toujours aussi florissant d’ici à 2021 ”, avance prudemment Constance.

Car qui dit que la “rosémania ” perdure ? Une fièvre due en grande partie à l’explosion du marché outre-Atlantique depuis moins de dix ans grâce à quelques producteurs-négociants. Avec, en tête de pont, l’association Marc Perrin-Brad Pitt.

Fait par une star pour les stars

Brad ceci, Brad cela. Dans le milieu viticole provençal, chacun y va de sa petite anecdote à propos de la vedette de L’Étrange Histoire de Benjamin Button et d’Ocean’s Eleven, devenu l’un des leurs, sinon la locomotive de la région tout entière – 600 entreprises, négociants et vignerons confondus –, grâce au succès de sa cuvée Miraval. Un côtes-de-provence rafraîchissant d’un beau nacré diaphane et commercialisé dans un flacon en forme de bouteille de champagne.

Dès son premier millésime en 2012, Miraval a été élu parmi les meilleurs vins au monde par le Wine Spectator. Ce “ roséwine ” fait par une star pour les stars a aussitôt fait un malheur aux États-Unis, dopant les chiffres à l’export de l’ensemble des producteurs de rosé de Provence. Au Comité des vins de Provence, beau joueur, son directeur, Brice Aymard, n’hésite pas à saluer “la visibilité que le couple Pitt-Jolie a apportée au produit ”. Bien sûr, il est obligé de tempérer, car, “évidemment, les vignerons n’aiment pas que l’on dise qu’avant Brad Pitt il n’y avait rien.

Depuis quinze ou vingt ans, les efforts sont considérables pour améliorer la qualité des vins. Mais il est vrai que, désormais, on parle en millions de bouteilles pour les États-Unis. Les exportations s’élèvent à 37  % en 2018, contre moins de 10 % avant 2010 ”. Jusque-là, seul ou presque, le domaine Tempier avait réussi à conquérir le pays de l’Oncle Sam. Tempier, c’est un nom mythique pour les Américains d’une certaine catégorie, celle des esthètes. Tempier, c’est sans doute le berceau de l’histoire d’amour entre les États-Unis et les vins de Provence. La première scène du film de Ridley Scott s’ouvre sur une bouteille de Domaine Tempier 1969 (rouge) débouchée par le vieil oncle pour son neveu.

Tempier, ce sont les années hippies, une bande de jeunes étudiants californiens qui débarquent dans ce petit domaine du Castellet près de Bandol. Un vin confidentiel, de vieux pieds de mourvèdre taillés en corbeille sur un terroir argilo-calcaire protégé par le mamelon du Gros Cerveau, une corbeille ensoleillée balayée par le Mistral, la mer à 2 kilomètres, le premier millésime de rosé vinifié en 1943 par un couple de vignerons légendaires : Lucien et Lucie Peyraud. Lui grand artisan de l’appellation et Lucie, dite Lulu, 101 ans aujourd’hui, l’âme et la meilleure communicante. Sa joie de vivre, sa malice, les grandes tablées sous le platane, son gigot à la ficelle, les amis, le rosé qui coule à flots, la cuisine méditerranéenne. Pour y manger et y boire, l’écrivain Jim Harrison fut un fidèle. Car Lulu est un vrai personnage. C’est elle qui a initié la jeune Alice Waters à la cuisine de marché et du terroir. Devenue la prêtresse de ce que les États-Unis appellent la “ slow food ”, Alice Waters s’inspire de la ­cuisine de Lulu quand elle inaugure Chez Panisse en 1971.

Un “bistrot ” ­baptisé en l’honneur des films de Marcel Pagnol et rapidement devenu “the place to be seen ” pour le gratin de la politique, de Bill Clinton à Obama, en passant par Steve Jobs ou Werner Herzog, qui découvrent la réputation du rosé bio aux saveurs d’épices et à la couleur soutenue (due au mourvèdre) du domaine Tempier “Les États-Unis constituent 30  % de notre production annuelle. Je suis une star là-bas, mais nous avons longtemps été l’exception”, s’amuse Daniel Ravier, aux commandes du domaine familial depuis 2000. ­Vigneron jovial, farouche artisan de l’agriculture bio, Daniel Ravier est aussi un passionné de la vinification en rosé. Un vin “auquel on ne pardonne rien ”, ses défauts souvent “masqués par un excès de technique ou quelques glaçons, et hop ! ”.

Sacha Lichine martèle le même credo : “la qualité, la qualité, d’abord la qualité ”. Même s’ils ne jouent pas dans la même cour, puisque en 2018 quelque 80 000 bouteilles de Domaine Tempier ont été vendues aux États-Unis, contre plusieurs millions du Whispering Angel, produit au domaine d’Esclans. Raconté avec ses mots, l’histoire du Whispering Angel, “le plus gros succès commercial viticole de ces vingt dernières années aux États-Unis ”, s’enorgueillit Sacha Lichine, ressemble au scénario d’un film produit à ­Hollywood. Car en même temps qu’il rachetait le domaine d’Esclans sur les hauteurs de La Motte, dans le Var, en 2006, l’ex-propriétaire du château Prieuré-Lichine, à Margaux, a mené l’offensive de l’autre côté de l’Atlantique pour initier le palais des Américains – “ à 70  %, des Américaines ” – aux vertus du rosé en forçant les portes de tous les endroits fréquentés par la jet-set, le Mandarin à Miami, le Delano à Beverly Hills, les Hamptons sur la côte Est. Son but  ? Que son Whispering Angel devienne un accessoire “life style ” à boire en toutes circonstances et en toute saison.

Pour atteindre les “influenceurs ” de Nantucket à Miami, en passant par Los Angeles, il lui a fallu faire “du porte-à-porte avec sa petite valise ”, surmonter les sempiternels “ non, désolé, le rosé, on n’en vend pas ” et passer outre la réticence des Américains vis-à-vis du “White Zin ” (pour White Zinfandel), ce rosé californien, pur produit des années 1990, très soutenu en coloris (grenadine) et – beaucoup – trop en sucre. “ L’unique rencontre entre Hollywood et le rosé s’est longtemps limitée au Festival de Cannes, où, pour faire couleur locale, les stars trempaient leurs lèvres dans un Château Puech-Haut ”, rappelle Sacha Lichine, qui a grandi et fait ses études aux États-Unis, où désormais un verre de Whispering Angel ou de Garrus (son rosé le plus cher du monde), photographié entre les mains de Lady Gaga ou Reese Whiterspoon, fait s’emballer Instagram.

Est-ce Brad ou Sacha qui a fait rosir de plaisir le cinéma ? En tous les cas, leurs succès peints en rosé ont fait des émules. En avril 2017, via la société Skywalker Vineyards, dont il est actionnaire, le producteur de Star Wars, George Lucas, a fait l’acquisition du château Margüi, sur la commune de Châteauvert (Var), avec des projets d’envergure – hôtellerie de luxe, notamment – qui devraient être rendus public, courant 2020. Margüi est une belle maison au milieu d’une centaine d’hectares, dont une quinzaine ont été défrichés à partir de 1999 pour créer un vignoble à la demande du précédent propriétaire, l’ex- patron de Yahoo!, Philippe Guillanton.

“Pour cette petite sœur de Miraval ”, comme la nomme avec affection ­Laurence Berlemont, qui a travaillé pour les deux propriétés et a “ tout conçu, tout planté et créé la cave ”. Elle en a même fait faire le tour du propriétaire à “Brad”. À l’époque, ils se voyaient une fois par mois. Elle se souvient de sa faculté à se souvenir du contenu exact d’une cuve, de sa ­gentillesse, de sa disponibilité, avant qu’il ne confie les rênes de Miraval à la famille Perrin en 2011.

“ Seul endroit où Angie sourit ”

Œnologue et agronome, Laurence Berlemont s’est fait une spécialité des prestations “clés en main ” pour les nouveaux investisseurs qui se rêvent vignerons après avoir fait fortune dans d’autres domaines. Pour enjoliver la dernière partie de leur vie, elle remodèle le paysage, réintroduit les cultures mixtes typiques de la Provence, replante des oliviers, des amandiers, des vignes et s’attelle avec une passion non dissimulée à donner ses lettres de noblesse au rosé, pour qu’on cesse de le considérer “comme un sous-produit du vin rouge à boire dans l’année, mais comme un vin qui se bonifie ”. Son discours et ses méthodes douces en culture bio comme dans la vinification portent leurs fruits jusqu’à New York.

Car, parmi les clients de son Cabinet d’agronomie provençale, créé il y a quinze ans, Laurence ­Berlemont conseille de riches patrons français, russes, mais aussi une importante clientèle américaine. Dont, récemment, Lawrence et Constance Slaughter à Mille. Mais aussi, et depuis 1996, l’homme d’affaires spécialisé dans le traitement des eaux usées Tom Bove. Un septuagénaire démiurge devenu au fil de ses vingt-sept années en Provence le grand ordonnateur de propriétés viticoles rachetées “ à la barre du tribunal ” avant de les restaurer et de les revendre.

Ainsi Miraval, cédé à Brad Pitt et Angelina Jolie, « seul endroit où Angie sourit », aurait confié l’acteur à l’ex-propriétaire, qui était lui aussi tombé de ce paradis sauvage de 600 hectares en 1992 et y avait vécu seize ans. Un lieu où il a appris à faire du vin et dont il a conservé quelques hectares. Sur un terroir béni par le soleil et la lune conférant au rosé un léger accent de framboise et de pêche blanche, la production confidentielle de Mira Luna inclut bien entendu la proximité avec la propriété des Brangelina dans son storytelling. Une parcelle secrète, comme le Coin Perdu, réputée la plus délicieuse dans le film de Ridley Scott. Et à la Mascarone sur les hauteurs du Luc, en Provence, où il vit depuis qu’il a quitté Miraval, il a baptisé l’une de ses plus belles parcelles de cinsault à la mémoire d’Othello, son chien favori qui avait pour particularité de mordre les mollets du tout-venant, y compris ceux de… Brad.

Concilier amour du vin et du cinéma

Autre figure du cinéma américain qui ambitionne une reconversion dans la vigne : le promoteur immobilier et principal distributeur de films français aux États-Unis, Charles Cohen. Pour cet amoureux de Grimaud, où il passait des vacances avec son père, c’était le “golfe  (de Saint-Tropez) ou rien ”, certifie Laurence Berlemont. En 2016, il s’est donc porté acquéreur du château de Chausse, à Gassin, avec l’intention d’y concilier son amour du vin et du cinéma. Il y a déjà entrepris la restructuration du vignoble de 15 hectares (1,5 hectare en replantation), produit deux cuvées en rosé (Château de Chausse et Tourmaline, un rosé de gastronomie), soit 40 % de la production annuelle des 66 000 bouteilles du domaine. Mais il butte encore sur le second volet de son projet : organiser des projections durant le Festival de Cannes. Pas vraiment du goût des collectivités locales.

Même si l’architecte Alexandre Lafourcade prévoit une salle en sous-sol et que son cabinet est réputé pour ne pas dénaturer l’architecture provençale. Raison pour laquelle il compte autant d’Américains qui “viennent le chercher pour ça ”. Pour cette image d’Épinal d’une Provence de carte postale. Une vision sacrément dépoussiérée par l’ancien patron de la Sofres, Jean-Louis Croquet. À Thuerry, son domaine de 340 hectares de terres sauvages à l’entrée du Parc national du Haut-Verdon, il a fait édifier un chai comme une cathédrale de béton aux lignes futuristes face à la bastide qui remonte à l’époque des Templiers.

À Thuerry, ce sont 45 hectares de vignobles, grenache, syrah, cinsault, qui se partagent trois AOC distinctes. Un paysage sauvage fracassant de beauté tout en collines, en gorges profondes et en vestiges romains devenu le terrain de jeu favori de ses six petits-enfants, dont Cosima et Romy, les deux filles de son fils Thomas Mars, chanteur du groupe Phoenix, et de la réalisatrice Sofia Coppola. Son père, Francis Ford Coppola, est un habitué des lieux. Et Sofia a même songé à tourner son prochain film à Thuerry, tant elle aime le domaine dont elle a contribué à relooker une des cuvées, le 21. Un rosé “ au petit goût de bonbon anglais sans traces ni produits chimiques résiduels ”, insiste Jean-Louis Croquet. Un jour, son fils lui a dit : “Franchement, papa, ton vin est bon, mais les bouteilles sont… comment dire… un peu datées. ” OK, lui a répondu le vigneron, dessine-moi une bouteille. Chiffre blanc sur transparence chic, silhouette relookée, le 21 fait désormais son chemin dans le milieu du 7e art new-yorkais. Sous les auspices de la réalisatrice qui a propulsé Marie-Antoinette en icône du glamour, on pourrait rêver pire.

par Isabelle Spaak